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Elections législatives tunisiennes
Quels enjeux ?

Par Jawad KERDOUDI
Président de l’IMRI (Institut Marocain des Relations Internationales)

Les élections législatives tunisiennes ont eu lieu dimanche 24 Octobre 2014. Elles ont concerné 13.000 candidats qui ont concouru dans 33 circonscriptions pour l’élection de 217 députés au Parlement. A noter que par différence avec le Maroc, 6 circonscriptions sont prévues à l’étranger. N’auront droit au vote que les 5,3 millions de Tunisiens qui se sont inscrits sur les listes électorales. Le scrutin est à la proportionnelle au plus fort reste, sans seuil minimal, ce qui présage déjà qu’il n’y aura pas un seul parti majoritaire, et qui exigera la constitution d’une alliance pour former le gouvernement. Ajoutons enfin que ces élections sont organisées par une Institution supérieure indépendante, et que les résultats définitifs seront connus au plus tard le 30 Octobre 2014. Il y aura par la suite les élections présidentielles qui auront lieu le 23 Novembre 2014 au suffrage universel direct à deux tours.

Ces élections sont l’aboutissement d’un long processus de transition démocratique qui a débuté le 17 Décembre 2010 par l’immolation par le feu du jeune Tunisien Mohamed Bouazizi. Il n’en est suivi une véritable révolution et le prélude de ce qu’on va appeler par la suite le « Printemps arabe », qui a entraîné dès le 14 Janvier 2011 le départ du dictateur Benali. En Octobre 2011, les élections pour l’Assemblée Constituante ont donné la victoire au parti islamiste Ennahda qui a remporté 89 sièges sur 217. Par la suite, fût constitué un gouvernement de coalition regroupant les partis Ennahda, Congrès pour la République et Etakatol. Ce gouvernement dirigé par un Premier ministre islamiste n’a pas pu résorber la grave crise économique qui a secoué le pays suite à la révolution, et surtout n’a pas pu assurer la sécurité de la Tunisie. Il a été entaché par l’assassinat de deux dirigeants de l’opposition en 2013 : Chokri Belaid en Février et Mohamed Brahimi en Juillet. La Tunisie a connu alors une période très trouble qui a entraîné en Octobre 2013 un « Dialogue national » qui a obligé les islamistes à quitter le pouvoir au profit d’un gouvernement de technocrates constitué en Janvier 2014 et qui a été chargé d’organiser les élections législatives et présidentielles avant la fin de l’année 2014. Parallèlement, l’Assemblée constituante a pu établir une nouvelle Constitution qui a été adoptée par référendum le 26 Janvier 2014.
A ces élections législatives, trois forces principales se partagent le champ politique. Le parti islamiste Annahda qui a remporté les élections de l’Assemblée Constituante en 2011, dirigé par Rached Ghannouchi (73 ans), est le parti le mieux organisé du fait de la discipline de ses membres. Le parti Nidaa Tounes, dirigé par Caid Essebi (87 ans) ancien ministre de Bourguiba et qui a été Premier ministre après la Révolution de Février à Décembre 2011. Ce parti est assez hétéroclite et est composé de gauchistes, syndicalistes, anciens dirigeants de l’ère Benali, et d’indépendants. Ce qui les unit est le rejet des islamistes. La troisième force beaucoup moins importante est le Front populaire qu’on peut classer à gauche. Outre les partis politiques, il faut signaler le rôle très important joué par la société civile tunisienne. Elle est constituée de l’UGTT (très puissant syndicat), l’UTICA (Confédération patronale), LTDH (Organisation des droits de l’homme) et de l’ordre des Avocats. Les femmes tunisiennes pendant toute la période de la révolution ont pesé de tout leur poids sur la scène politique, notamment pour la défense de leurs droits.
Les élections législatives du 24 Octobre 2014 se sont déroulées dans le calme et avec un taux de participation honorable de 61% des inscrits. Les résultats non officiels donne une avance au parti Nidaa Tounes, accrédité de 80 députés, suivi du parti Annahda avec 67 députés l’UPL (17 députés) et le Font populaire de gauche (12 députés). Il s’en suit si ces résultats sont confirmés officiellement, que le futur gouvernement tunisien sera dirigé par un dirigeant de Nidaa Tounes. Il est vraisemblable que le parti Ennahda fera également partie du gouvernement vu le nombre de ses députés. Ce gouvernement d’union nationale aura pour principaux objectifs de relancer l’économie et d’assurer la sécurité en luttant contre les islamistes radicaux « Ansar Al Charia ».
En conclusion, la révolution en Tunisie de 2011 a permis de se débarrasser d’un régime corrompu, et a ouvert la voie vers un régime démocratique. Il faut rendre hommage aux Tunisiens (hommes et femmes) qui ont réussi à ouvrir un dialogue et à trouver un compromis. En effet dans la plupart des pays arabes, il y a risque de division entre les mouvements religieux (islamistes) et les mouvements séculiers (modernistes). Il faut espérer que la Tunisie puisse concrétiser ce compromis historique, et qu’il sert d’exemple pour les autres pays arabes.

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